Commentaire de la décision de Bank-Al-Maghrib de relever le taux directeur de 50 pbs

Publié le 2 décembre 2022

Auteur : M. Nabil ADEL

A l’issue de la réunion du Conseil de Bank Al-Maghrib, tenu le mardi 27 septembre 2022, il a été décidé de relever le taux directeur de 50 pbs à 2,0%, tout en révisant à la prévision de croissance pour l’année 2022 de 1,0% à 0,8%. Dans ce papier, nous commenterons cette décision.

Décision nécessaire, mais tardive

Depuis la fin de l’année 2021, on a commencé à sentir que le mouvement haussier des prix n’avait rien de passager et que quelque chose de plus permanent était en train de s’installer, et ce partout dans le monde. On a compris que les injections folles de liquidités pour sortir de la crise de 2008 et surtout pour financier la crise de la Covid-19, ne pouvaient pas rester sans sanction et qu’elles avaient fini par sortir le mauvais génie de sa lampe.

L’inflation qu’on n’a plus connu depuis le début des années 80 fit un retour fracassant. Elle avait tellement disparu des radars des décideurs, qu’on n’avait l’impression que quelle que soit la politique monétaire menée, une inflation faible était acquise. A tel point que certains économistes marocains appelaient, il y a à peine deux années à davantage d’inflation en ouvrant les vannes de la liquidité pour soi-disant créer des emplois. Maintenant qu’elle là, qu’ils nous montrent combien d’emplois, elle créera.

 

La dernière décision de relever les taux directeurs était donc nécessaire. Mais elle est tardive d’au moins deux trimestres. En politique économique, le timing de la décision est plus important que la décision elle-même, comme tenu des anticipations ou des réactions des agents économiques qui peuvent annuler la plus brillante des décisions. Car contrairement à ce qu’avance M. Jouahri : « il vaut mieux payer un prix léger en agissant rapidement sur l’inflation à travers le relèvement du taux directeur, plutôt que d’attendre de la voir se généraliser et durer dans le temps », l’inflation s’est belle et bien installée, et nous sommes désormais dans le curatif plutôt que dans le préventif (qui est la marque d’une bonne politique monétaire). On aurait dû tenir un tel langage et une prendre une telle décision quand l’inflation était à 5%. Mais Avec un taux de 8% en août 2022 et une pente haussière, on est presque dans l’inflation galopante (taux à 2 chiffres). Exit, l’explication par l’inflation importée ou la prévision d’un taux d’inflation de 2% en 2023.

D’autre part, le relèvement de 50 pbs n’est pas « un prix léger à payer ». C’est déjà une mesure assez forte. L’augmentation de 75 pbs, comme ça a été discuté lors du conseil d’administration de BAM et heureusement évacué, aurait été catastrophique. Un prix léger à payer aurait été un accroissement progressif de 25 pbs par trimestre, sur les deux derniers trimestres. Par ailleurs, prétendre que « malgré cette hausse de 50 pbs, l’impact sur la croissance du PIB sera limité entre 0,1 et 0,2% maximum » est au mieux pas précis. Car si le Gouverneur s’est appuyé sur les mêmes modèles économétriques qui lui avaient prévu une inflation à 2 % en 2023, pour faire cette hypothèse, qu’il nous soit permis de douter fortement de sa validité scientifique. Aujourd’hui personne ne peut prédire la vitesse de diffusion (temps s’écoulant entre la hausse du taux et son impact sur les crédits et sur le mouvement des prix) de cette mesure, ni son impact réel sur l’investissement et la consommation, et encore moins sur le mouvement des prix. Et pour cause, nous manquons du recul historique nécessaire ; la dernière augmentation du taux directeur remonte à 14 ans. Et il faut voyager 36 ans dans le temps pour croiser un taux d’inflation aussi élevé. Nous sommes encore au stade de l’observation des effets d’une telle décision qui ne commencera à produire ses effets que dans quelques mois. Toute anticipation, dans ce contexte, relèverait de la spéculation.

Décision nécessaire, mais loin d’être suffisante

Entre prendre une décision monétaire et en voir l’impact, il y a plusieurs phases à franchir. La vitesse de diffusion dépend de plusieurs paramètres, dont essentiellement l’ajustement par les banques et la réaction (ou anticipation) des agents économiques. Mais globalement, la transmission est plus lente sur les prêts à long terme par rapport aux prêts à la consommation et aux prêts à moyen terme. De même, elle est fortement influencée par les facteurs macroéconomiques et institutionnels du pays et par la profondeur de son marché des capitaux. Si les agents économiques anticipent une décision monétaire (ou budgétaire), ils prennent leur disposition, ce qui en annule les effets ou du moins les réduit considérablement. Pour venir à bout de l’inflation, l’instrument monétaire est certes nécessaire, mais pas suffisant. Le gouvernement doit mener une politique budgétaire qui aille dans le même sens que la banque centrale. Il doit réduire autant que faire se peut le déficit budgétaire, en maîtrisant et en rationalisant les dépenses publiques et en collectant plus agressivement les impôts, sans les augmenter (pour ne pas briser la machine économique). Toute politique budgétaire expansive annulera systématiquement les effets des mesures monétaires que prend et prendra Bank-al-Maghrib. De même, toute revalorisation des salaires, notamment minimums, alimentera juste la spirale de hausse des prix, au lieu de se traduire par une amélioration du pouvoir d’achat. Ce qui ralentira à due concurrence, la lutte contre l’inflation. Le gouvernement doit comprendre que ses marges de manœuvre en la matière sont fortement limitées et il doit prendre les décisions qu’il faut, même si elles sont douloureuses socialement.

 

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